Le 2 septembre, s’est tenue une conférence passionnante sur la préparation mentale en parapente, organisée par le club Les Arcs En Ciel et animée par Hélène Gibert. L’occasion de faire le point sur ce qu’est réellement la préparation mentale, pourquoi elle compte autant que la technique ou la condition physique, et quels outils concrets elle propose pour mieux gérer son stress, ses émotions et sa progression en vol libre.
Hélène vole depuis 2009 : du vol sur site au cross en passant par la rando-vol. Elle raconte avoir eu, comme beaucoup d’entre nous, des difficultés à devenir autonome à ses débuts.
C’est en monitorat qu’elle a entendu ce chiffre qui l’a marquée : 90 % des accidents seraient liés au facteur humain, sans qu’on dispose pour autant d’outils pour l’aborder vraiment. Elle raconte avoir elle-même traversé, en 2024-2025, une période de peur, de jugement, de stress et de perte de plaisir, avec des erreurs qu’elle ne s’expliquait pas et une perte de confiance progressive. De cette expérience est née une conviction : « pour bien voler, il ne faut pas débrancher le cerveau, il faut apprendre à s’en servir, et accepter sa vulnérabilité ». C’est alors qu’elle s’est lancé dans une nouvelle aventure : l’obtention du DU de préparation mentale à l’université de Clermont-Ferrand. Elle exerce désormais autour de Saint-Hilaire.
Hélène Gibert
Tél. : 07 69 70 61 49
volinterieur.parapente@gmail.com
Saint-Hilaire-du-Touvet
Hélène a d’abord voulu déconstruire quelques idées reçues.
La préparation mentale, ce n’est pas :
Ce que c’est, en revanche :
Les habiletés mentales sont des capacités psychologiques qui permettent d’optimiser la performance, de gérer les émotions et de s’adapter aux différentes situations. Elles se répartissent en trois familles :
Le vol libre est un sport de décision et de gestion du risque : on y prend en permanence des choix. D’où l’importance de comprendre les quatre émotions de base : peur, tristesse, colère, joie. Non comme des faiblesses, mais comme des informations qui poussent à l’action. Encore faut-il apprendre à les accueillir et à en reconnaître les signes annonciateurs.
Comment sait-on qu’on ressent une émotion ? Prenons la peur. Est-ce que la peur engendre l’envie d’atterrir ? La peur mêle souvent danger physique réel et limites psychologiques. Il faut objectiver le danger et reprendre le contrôle passe par des leviers concrets. Si une peur est ressentie au décollage, on peut notamment travailler sa gestuelle au sol, diversifier ses lieux de décollage, se constituer des routines qui vont venir nous rassurer. Si on a l’habitude de toujours voler sur le même site, on peut se sentir vulnérable sur un lieu qu’on ne connait pas. On peut alors travailler sur le fait de diversifier les sites.
D’autres émotions se travaillent de la même façon. On peut prendre l’exemple de la colère. As-tu déjà été agacé face à un défaut de priorité en vol ? Pour reprendre le contrôle face à cette émotion, on peut respirer avec de grandes amplitudes. Cela aide à relâcher la crispation, en se rappelant que tout le monde est vivant.
L’écrit ancre les choses dans le cerveau, et celui-ci retient surtout ce qu’on lui répète. Beaucoup d’entre nous ont plutôt le réflexe inverse : noter ce qui n’a pas marché, ce qu’on aurait dû faire différemment, la fois où on a eu peur pour rien et laisser filer, sans les écrire, les vols où tout s’est bien passé. Résultat : le cerveau finit par ne garder en mémoire que les ratés, et l’auto-critique se nourrit toute seule. Hélène recommande à l’inverse de tenir un carnet de réussites : y consigner, après chaque vol, ce qui a fonctionné : une bonne gestion d’un thermique, un déco propre, une décision prise sereinement. Ce n’est pas un exercice d’auto-satisfaction gratuite, c’est un outil de rééquilibrage : à force de relire ses propres preuves de compétence, on sort peu à peu de la spirale de l’auto-critique et on reconstruit, noir sur blanc, une image plus juste de son niveau réel.
Pourquoi ces émotions nous échappent-elles parfois, ou surgissent-elles plus vite qu’on ne peut les analyser ? Hélène a proposé une explication simple, en s’appuyant sur les trois « cerveaux » qui entrent en jeu quand on vole :
Hélène a cité les travaux du chercheur Jean-Philippe Lachaux sur l’attention, avec une image simple et efficace : le modèle PIM (Perception, Intention, Maintien). Rester concentré, c’est comme marcher sur une poutre : on en tombe régulièrement (les fameuses « bulles d’attention »), et l’enjeu n’est pas de ne jamais tomber, mais de savoir retrouver son équilibre.
C’est ici qu’intervient un piège classique : dans un pont bas, la frustration nous pousse facilement à nous flageller. Le vrai travail est celui de l’acceptation : éviter de se frustrer, et savoir se réactiver en se demandant : « comment je m’en suis déjà sorti dans cette situation avant ? » Un participant a aussi évoqué le stress de vouloir rattraper le groupe, qui fait parfois perdre de vue l’objectif premier, par exemple se concentrer sur la remontée plutôt que sur les autres pilotes.
Le stress est une réponse physiologique ou psychologique, ressentie quand une situation est perçue comme menaçante pour notre intégrité physique ou psychique. Le cerveau fonctionne par défaut en mode automatique : l’habitude qui permet d’agir sans y penser et bascule en mode adaptatif quand la tâche l’exige davantage. Sur l’autoroute vers Grenoble, on peut discuter avec son passager et être en mode pilote automatique. En pleine circulation urbaine, le mode adaptatif prend le relais. On baisse la musique et on arrête de parler, on limite les perturbations.
Quand une situation dépasse notre seuil de stress, le cortex préfrontal réduit transitoirement son activité et la mémoire de travail s’inhibe : c’est ce qui explique ces erreurs incompréhensibles qu’on se fait parfois en vol. Une situation stressante non régulée, où le mode automatique n’a pas su s’adapter à la nouveauté (atterrissage inconnu, vent de travers…). Une règle revient souvent : introduire une seule nouveauté à la fois.
Il existe plusieurs types de stress : le stress chronique, d’ordre psychologique et identitaire, et le stress aigu, lié à la perte de contrôle, à l’incertitude, à la nouveauté ou à l’ego. On ne peut pas supprimer l’incertitude, mais on peut travailler sur la façon dont on la gère et c’est en travaillant sur ces différents leviers qu’on regagne en confiance. Pour les curieux, il existe des questionnaires en ligne pour évaluer sa propre sensibilité au stress et à la nouveauté, comme celui du Centre d’études sur le stress humain.
Le « bruit du mental » n’est pas anodin : il façonne nos stratégies, nos décisions et nos actions, et reflète notre état d’esprit du moment. On ne se raconte pas tous la même histoire, et on ne se la raconte pas toujours de la même façon. Chacun(e) a son lot de croyances aidantes ou gênantes.
La première étape consiste à écouter et accueillir ce discours interne ; la seconde, à définir comment on aimerait se parler. Certains se donnent un petit nom bienveillant dans les moments difficiles ; d’autres apprennent à transformer un discours passif et auto-critique en une question tournée vers l’action : « quelles sont mes capacités pour gérer ça ? »
Les stratégies qui reviennent : la mise en perspective (« j’ai raté mon vol, mais je suis vivant, ce n’est qu’un hobby »), la distraction (« regarde autour de toi, comme c’est beau »), et le discours positif tourné vers le plaisir. Car s’il n’y a plus de plaisir, on arrête ce sport. C’est le cœur de tout. Hélène a rappelé ce chiffre, tous sports confondus : 60 % de la performance de haut niveau relèverait de la préparation mentale. Sur ce thème, elle recommande le livre Parapente Performance du Chemin des crêtes, qui consacre une partie à la préparation mentale en parapente.
Elle a aussi évoqué l’intérêt de l’entretien d’explicitation, qui permet de revisiter un moment singulier vécu par quelqu’un : on ne s’en souvient pas toujours consciemment, mais le corps, lui, garde la mémoire du geste.
Autre outil central : l’imagerie motrice, qui active les mêmes zones cérébrales qu’on imagine un geste ou qu’on le réalise réellement. Un peu comme les acrobates qui répètent leurs mouvements au sol avant de les exécuter en l’air. On distingue la simple visualisation (ce qu’on voit) de l’imagerie motrice à proprement parler, qui mobilise tous les sens en même temps. C’est un excellent moyen de préparer un stage SIV, de redonner confiance et de capitaliser sur ses acquis. En revanche, elle fonctionne surtout pour répéter un geste déjà appris, beaucoup moins pour apprendre un geste totalement nouveau.
Un point technique important : la temporalité imaginée doit correspondre à la réalité. On n’imagine pas la montée d’une voile en 50 secondes si elle en prend réellement 5 secondes. Bien utilisée, l’imagerie motrice aide aussi à gérer l’anxiété, en travaillant l’acceptation de l’instant et de ses émotions plutôt qu’en ruminant le pire scénario possible.
Pour structurer une saison, Hélène recommande de fixer des objectifs de maîtrise et de moyens plutôt que des objectifs de résultat ou de performance, avec des indicateurs de réussite mesurables. L’acronyme utilisé est SMARTEF :
Par exemple : viser « trois cross de 50 km en deux mois » (objectif de moyens, réaliste et compatible avec sa vie perso) plutôt que « finir premier à la compétition » (objectif de résultat). Un autre objectif pourrait être « savoir enrouler jusqu’au plafond » (maîtrise) en volant deux week-ends sur quatre pour s’entraîner (moyens).
C’est là qu’un participant à la conférence a évoqué le film La Stratégie de l’échec. Le participant a évoqué que Tanguy Renaud-Goud semble se focaliser sur le fait de finir premier (objectif de résultat) et se laisse entraîner par ce biais, en finissant dans des situations compliquées et dangereuses. Se qualifier pour la Red Bull X-Alps demande déjà une maîtrise technique hors norme. Et pourtant, même à ce niveau-là, l’obsession du résultat peut pousser à prendre des risques qu’on n’aurait pas pris autrement. D’où l’intérêt de s’interroger objectivement plutôt que de suivre la dynamique du groupe.
Se remettre d’une blessure, ce n’est pas que physique. Il faut aussi se mettre dans de bonnes conditions mentalement : avancer étape par étape plutôt que de vouloir retrouver son niveau d’un coup, et surtout, éviter de se convaincre à l’avance que ça va mal se passer. Car c’est un peu comme la PNL le décrit : à force de se répéter qu’on est mauvais, on finit par y croire et donc par l’être. Là encore, l’imagerie motrice peut aider, en travaillant sur des gestes qu’on connaît déjà plutôt qu’en ressassant ses doutes.
Au-delà du travail sur soi, la préparation mentale sert aussi à améliorer la performance personnelle ou les résultats en compétition, à affiner la prise de décision et à renforcer la gestion de la sécurité, notamment par la mise en place de routines de performance avant, pendant et après le vol. Hélène a cité Aymeric Guillot comme référence sur l’imagerie motrice, ainsi que le travail sur la gestion émotionnelle et sur la concentration / re-concentration. Un fil conducteur revient sans cesse : décentrer la notion de performance stricte, au profit d’objectifs de moyens et de maîtrise.
Parmi les techniques concrètes de certains pilotes qui ont été citées :
La SIGR (Stratégie Individuelle de Gestion du Risque), qu’on peut renseigner sur l’intranet FFVL, est justement un outil concret pour mettre en pratique tout ce dont on vient de parler : elle pousse chacun à formaliser ses propres limites, ses objectifs de progression et sa marge de sécurité, plutôt que de voler « au feeling » ou par mimétisme avec le groupe. Remplir sa SIGR, c’est en quelque sorte l’équivalent administratif des objectifs de maîtrise et de moyens évoqués par Hélène : ça oblige à s’interroger objectivement sur son propre niveau, ses points faibles, et les conditions dans lesquelles on est réellement à l’aise. Un exercice d’autant plus utile qu’on a tendance, comme on l’a vu, à se juger plus sévèrement qu’on ne le mérite.
Pour prolonger la réflexion, Hélène a partagé une liste de ressources à picorer ou à dévorer selon l’envie.
Côté livres pour le vol libre :
Sur la gestion de l’échec et de la performance :
Sur l’attention et l’imagerie mentale :
Pour aller plus loin sur la confiance en soi :
Et pour les grimpeurs parmi vous :
Merci à Hélène Gibert pour cette intervention, et au club Les Arcs En Ciel pour l’avoir organisée. Belle saison de vol à toutes et tous !